L’Attiéké, roi des plats ivoiriens : mais qui sont les femmes derrière sa fabrication artisanale ?

Le 4 décembre 2024, l’Attiéké, un plat emblématique ivoirien, a été inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Le 4 décembre 2024, l’Attiéké, un plat emblématique ivoirien, a été inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Ce savoir-faire culinaire est assuré majoritairement par les femmes en Côte d’Ivoire. Dans ce reportage, nous irons au contact de ces femmes productrices d’attiéké pour connaître leur apport dans l’économie ivoirienne.

Un plat national au goût unique

 

La semoule de manioc au goût unique connue sous le nom d’Attiéké ou Atchèkè est le plat le plus prisé de la gastronomie ivoirienne. La production et la commercialisation de cette richesse culinaire sont majoritairement assurées par les femmes, de la récolte du manioc à sa transformation. L’attiéké est incontournable en Côte d’Ivoire : on le retrouve quasiment dans toutes les assiettes lors des différentes cérémonies, tant sa polyvalence permet de l’associer à une multitude de plats. En fait, « l’attiéké est prêt à assouvir toutes les envies culinaires ».
Sa production annuelle est estimée à 40 000 tonnes et sa consommation à 100 kg par habitant par an. L’attiéké remplace avantageusement le riz et les pâtes, selon une étude réalisée en 2014 par le MINAGRI (Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural en Côte d’Ivoire). Grâce à la bravoure des femmes productrices, qui ont fait de cette activité leur principale source de revenus, de nombreuses familles survivent et certaines femmes parviennent même à l’autonomie économique.

Un savoir-faire transmis de mère en fille

La fabrication de l’attiéké est originaire du sud de la Côte d’Ivoire. C’est une tradition soigneusement gardée par les peuples lagunaires (Ebrié, Adjoukrou, Alladjan), transmise de génération en génération. C’est aussi une forme de reproduction sociale : enseigner la fabrication de l’attiéké à sa progéniture devient une contrainte sociale.
« Je suis née dedans. J’ai vu mes parents faire cette activité toute leur vie. Ensuite, ils me l’ont apprise très jeune et aujourd’hui j’en fais autant. L’attiéké est la principale source de revenu de notre famille. » — Témoignage de Madame Odette, à Abidjan-Cocody, quartier Anono.
L’attiéké participe également à la construction du statut matrimonial de la femme et à sa socialisation. La fabrication artisanale de ce mets, bien que difficile et peu rentable comparée à la transformation industrielle ou semi-industrielle, valorise la femme en tant que pilier familial et vecteur de courage et de leadership.

Un véritable pourvoyeur d’emplois pour les femmes

« L’attiéké est une alternative à la pauvreté pour de nombreuses femmes résidant dans les villes de l’intérieur du pays. » selon Sylvie Kouadio, responsable d’une ONG, au micro d’un confrère de la BBC.
En effet, la transformation du manioc en attiéké est à la fois un levier de lutte contre la pauvreté et un moteur d’autonomisation des femmes. L’attiéké constitue à lui seul 1,5 % du PIB ivoirien et emploie environ 300 000 femmes, pour un chiffre d’affaires estimé à 800 milliards de francs CFA annuellement, selon le ministère de l’Agriculture.
À Abidjan, notamment à Cocody (Blockhaus, Anono), les riveraines témoignent en vivre sereinement, malgré les difficultés liées au prix d’achat du manioc.
« Je réalise aujourd’hui au minimum 60 000 francs CFA de bénéfice après la vente de chaque boule d’attiéké que je fabrique moi-même. Ce montant est très peu par rapport à ce que je gagnais il y a dix ans, mais on arrive à en vivre. » — Mlle Jeanne Adobi, femme au foyer, productrice et vendeuse d’attiéké.

Une identité culturelle à protéger juridiquement

En 2019, au Salon de l’Agriculture et des Ressources Animales (SARA) à Port-Bouët, le gouvernement ivoirien a lancé un projet de reconnaissance de l’« attiéké des lagunes » en indication géographique protégée (IGP). Ce projet vise à organiser, défendre et protéger le label contre les usages frauduleux sur les marchés, tant au niveau national qu’international.
Malgré ces efforts — labellisation, promotion de la transformation industrielle — de nombreuses femmes continuent de produire l’attiéké dans le cadre informel et artisanal, exposées à des problèmes de financement, à la qualité du manioc, et à la cherté du marché.

Les obstacles auxquels elles font face

Le coût élevé du manioc

Madame Odette et Mlle Jeanne Adobi, comme d’autres productrices

du quartier Anono et Blockhaus, affirment toutes être confrontées à la flambée du prix du manioc.
« Avant, dans les années 2010, nous achetions une bâchée de manioc à 80 000 francs CFA. Depuis 2020, elle coûte 350 000 francs. Une somme colossale pour nous ! »
Elles demandent l’aide des ministères concernés (Agriculture, Famille, Femme et Solidarité) pour réguler les prix du manioc et protéger les productrices contre les revendeurs peu scrupuleux.

L’accès difficile au financement

Le financement constitue un défi majeur pour les femmes productrices d’attiéké. Obtenir un crédit agricole ou moderniser leur activité est souvent mission impossible.
Une célèbre revue scientifique, Alternatives Rurales, évoque dans l’une de ses publications les difficultés des femmes à accéder aux crédits agricoles, à la terre, et les pressions foncières auxquelles elles sont confrontées. Le coût élevé des équipements bloque toute mécanisation, compromettant ainsi leur autonomisation économique.

L’attiéké, roi des plats ivoiriens, apprécié pour ses qualités nutritionnelles, constitue une richesse économique et culturelle. Malgré les efforts louables des autorités pour protéger et valoriser ce mets identitaire, beaucoup reste à faire pour soutenir les femmes productrices, véritables gardiennes de ce patrimoine.
Chaque jour, elles sont au four et au moulin, façonnant à la vapeur cette semoule de manioc fermentée qui fait battre le cœur culinaire du pays.

 

FULGENCE VANIE

JOURNALISTE STAGIAIRE

Amy Kouadio
Amy Kouadio
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